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28 septembre 2006

La Honte et l'Honneur de la France

C'est un véritable scandale qui a pris fin cette semaine par la décision du gouvernement d'aligner les pensions des anciens combattants des ex-colonies françaises sur celles des "nationaux" et de mettre ainsi un terme à une injustice flagrante frappant plus de 80 000 vétérans de la seconde guerre mondiale.

On ne peut qu'approuver le geste de Jacques Chirac, réclamé depuis presque 50 ans, qui rend hommage au sang versé pour la France sans distinction de couleur de peau ou d'origines.

On ne peut néanmoins aussi que regretter, pour ne pas dire être dégoûté, qu'il ait fallu attendre tout ce temps pour réparer une injustice flagrante (dans le meilleur des cas, un ancien combattant "indigène" touchait à peine 30% de la pension d'un ancien combattant français "de souche").

On remarquera au passage que ce traitement indigne a persisté sous tous les gouverments, y compris ceux de Gauche, pourtant si prompts à combattre l'injustice. Tout du moins en paroles...

Faut-il également s'étonner qu'il faille, dans notre société de médias tout-puissants, la sortie d'un film ("Indigènes") et l'engagement de "people" (Jamel et autres) pour faire enfin bouger les politiques ?

Tout cela donne finalement un goût bien amer à cette action réparatrice...

Jospin: Trois petits tours et puis s'en va

Il l'a annoncé hier sur RTL, Lionel Jospin ne sera pas candidat à la candidature socialiste.

Drôle de personnage ce Jospin qui fait de l'abandon une habitude, des hésitations un mode d'action. C'est d'ailleurs sans aucun doute cette attitude qui lui a le plus nui dans toute cette affaire, un abandon des militants en 2002 (plus ou moins bien justifié par l'intéressé à La Rochelle), un retour sur la scène politique peu compréhensible alors que personne ne le réclamait, un timing beaucoup trop tardif dans son engagement, une posture "mystérieuse" (j'y vais, j'y vais pas) qui ne pouvait pas, par définition, susciter l'enthousiasme.

Et le moins que l'on puisse dire c'est que l'enthousiasme n'y était pas, ni parmi les français, ni parmi les militants socialistes et leurs dirigeants.

Il ne fait aucun doute que la situation aurait été toute autre s'il s'était déclaré plus tôt, avait fait preuve de volontarisme et de pugnacité, explicité clairement son combat et sa ferme volonté d'aller jusqu'au bout, bref, s'il n'avait pas été Jospin...

25 septembre 2006

Convictions à géométrie variable

On pouvait craindre que l'approche des élections présidentielles ne contraigne le gouvernement à l'immobilisme. Visiblement il n'en est rien, Dominique de Villepin n'espérant trouver son salut (et un avenir politique) que dans l'activisme et la bonne tenue de son bilan économique et social.

Mais les effets collatéraux de la présidentielle de 2007 se manifestent néanmoins dans le débat public, si l'on en juge par l'attitude et les prises de position des uns et des autres, la fusion GDF-Suez, en étant un exemple révélateur.

A l'origine, une large frange des députés UMP n'étaient pas favorables au projet, pour des raisons morales (on ne trahit pas ses promesses), économiques (il s'agit d'un non-sens économique) ou de méthode. Mais la discipline de groupe et les logiques de parti ont fait leur oeuvre pendant l'été.

A ce titre, les propos de Pierre Lellouche, parus dans Libération, sont édifiants :

«Au lieu de compter l'opposition, on va compter la majorité, grince Pierre Lellouche, député parisien proche de Nicolas Sarkozy. Du coup, l'UMP va voter massivement oui, même ceux qui n'en avaient pas envie.» Pierre Lellouche paye de sa personne : «Moi qui suis contre le texte, je vais voter oui pour faire plaisir à Nicolas qui veut la solidarité de la majorité, ajoute-t-il. La priorité, c'est la présidentielle de 2007, on s'occupera de GDF plus tard. Il sera toujours temps pour le futur président de reprendre le chantier

On ne peut que sourire en constatant qu'en parallèle, Thierry Breton n'a de cesse de déclarer à qui veut l'entendre que c'est à force de pédagogie et par la qualité de son projet industriel qu'il a fait pencher la balance et décidé les récalcitrants.

Où l'on voit que la politique est affaire de convictions et que le Bien Public est la principale motivation de nos représentants...

21 septembre 2006

Le réchauffement climatique s'invitera-t-il dans la campagne ?


Je voudrais poursuivre le débat ouvert par Desirdavenir avec l'Education sur ce que devraient être de notre point de vue certains des grands enjeux de la campagne.

Malgré leur incapacité chronique à se structurer, à dépasser les rivalités internes, à se libérer de leur coloration d'extrème gauche, les Verts ont fait passer dans le débat public une préoccupation qui transcende les partis : l'environnement. Mais au-delà d'un premier discours simpliste "il faut vivre mieux, économiser les ressources et respecter la nature", l'heure est désormais à la prise de conscience que c'est de questions vitales pour la survie de l'humanité qu'il s'agit. Et que l'urgence est là.

Toutes les études montrent que le réchauffement climatique est une réalité très préoccupante et qu'il ne reste plus qu'une grosse dizaine d'années pour prendre, collectivement à l'échelle internationale, les décisions qui s'imposent avant que certains dommages se révèlent irréversibles (l'état de Californie vient par exemple de passer une loi pour réduire l’émission de CO2).

Très actif dans ce domaine, Al Gore (ex-Vice Président et rival malheureux de G.W. Bush), parcourt le monde en animant des conférences sur ce thème. Je vous propose de suivre celle qu'il a donnée en Californie en février 2006. Elle est en anglais, j'en suis désolé, mais relativement facile à suivre car illustrée de diapos. C'est très impressionnant.

http://www.ted.com/tedtalks/tedtalksplayer.cfm?key=al_gore

Un film sur le sujet devrait également sortir prochainement ("Une vérité qui dérange"). Pour les non-anglophones, voici un lien vers une interview d'Al Gore en français sur le réchauffement climatique : http://www.filmdeculte.com/entretien/al-gore.php.

Vous ne pourrez pas dire qu'on vous a pas prévenu !

On attend maintenant les prises de position des candidats à la présidentielle sur le sujet en espérant cette fois un peu de concret (des propositions de mesures plutôt que du "c'est important, il faut s'en préoccuper"...)

19 septembre 2006

Explication de texte

Je crains que certains de mes propos aient été mal compris par quelques camarades que je me réjouis par ailleurs de lire sur ce blog. Clarification et explication étant les mamelles de tout bon débat, je tiens à préciser deux ou trois points.

Tout d'abord, je ne remets pas en cause les méthodes d'éducation de nos professeurs. Je sais que certains sarkozystes, et leur guide suprême en premier lieu (pas Johnny, Nicolas) aimeraient remettre au goût du jour quelques bons vieux principes d'antan : la blouse grise, le salut au professeur, une bonne marseillaise et des coups de règles pour les plus récalcitrants. Je doute que ces méthodes réactionnaires puissent répondre aux difficultés actuelles. Quoiqu'il en soit, la question ne porte pas tant sur la méthode mais sur les types de formation qu'il faudrait mettre en place.

J'ai lu parmi des réactions un plaidoyer émouvant en faveur du monde ouvrier teinté de "il n'y a pas de sot métier", bien sûr, mais le problème est qu'il n'y aura bientôt plus de métier tout court, en tout cas sous les formes que nous connaissions depuis des décennies. En effet, la quête effrénée de productivité et les progrès de la technique ont fait disparaître de nombreux emplois, ou plutôt, ont permis de concentrer des activités autrefois exercées par plusieurs salariés sur un seul. Dans les bureaux, par exemple, les cadres se passent de dactylo car ils assument seuls, grâce à l'outil informatique (à part Laurent B), des tâches anciennement créatrices d'emplois.

De plus, la concurrence sur la main d'œuvre de l'Inde et la Chine provoque un déclin inéluctable de notre industrie "classique", avec son lot de délocalisations, contre laquelle nous ne pouvons rien à long terme. Notre chance, à l'instar de ce que font les Etats-Unis, est de nous spécialiser dans l'invention et la création de produits, principalement dans les nouvelles technologies, quitte à ce que leur fabrication nous échappe.

Voilà pourquoi, et j'en reviens à ma démonstration initiale, il faut adapter l'éducation, de l'école à l'université en passant par l'aprentissage, à ces nouveaux métiers car les emplois traditionnels se réduiront à l'avenir comme peau de chagrin. Par ailleurs, combien d'étudiants suivent aujourd'hui des filières qui ne mènent nul part ? Alors oui, sans aucun doute, il faut commencer par enseigner un socle commun afin de réhabiliter, autant que possible, le sens du civisme et favoriser l'intégration de tous au sein de notre république laïque. Mais ensuite, très vite et de manière pragmatique, après avoir donné une chance égale à chacun en aidant les plus défavorisés, orienter selon son domaine de compétence et son désir (d'avenir) l'élève ou l'étudiant vers des formations adaptées au monde futur. Et mettre en place, comme le préconise le programme du PS, un droit à la formation tout au long de la vie professionnelle.

Arrêtons avec l'idée stupide que les jeunes ne veulent pas travailler ou rêvent tous d'être fonctionnaires (ce qui du reste n'a rien d'indigne, bien au contraire, quoi de plus noble que servir l'intérêt public), cela est un raccourci simpliste. Il faut donner aux jeunes les moyens de s'épanouir dans leur travail, dans des filières porteuses, sans la menace oppressante que font peser sur leurs épaules la précarité et la discrimination. Alors, oui, la nouvelle génération aura le droit à son tour à la prospérité, sans plus pâtir de l'héritage déplorable légué par des baby-boomers bien trop gâtés.

18 septembre 2006

Priorités

La discussion sur la carte scolaire a au moins le mérite d'attirer l'attention sur une question cruciale, question qui par ailleurs démontre qu'il existe bel et bien encore un clivage droite/gauche. Moins rigolote que les récentes péripéties de Ségo ou Bayrou, (méfions-nous de la politique prise par le petit bout de la lorgnette), la question de l'éducation sera, je l'espère, au cœur du débat pour les présidentielles.

En effet, au-delà de la polémique sur le respect ou l'utilité d'une répartition des élèves par secteur d'habitation avec comme objectif la mixité sociale, se pose le problème de l'inégalité des chances au départ. Et là, nous touchons à un point central de ce qui définit un engagement de gauche. Si pour la droite sarkozyste, la liberté donnée à chacun d'entreprendre assure une égalité de faits, puisque n'importe qui donc tout le monde peut réussir à force de travail et de volonté, la gauche estime pour sa part qu'une inégalité à la naissance, inégalité de classes notamment (certains mots issus d'une rhétorique marxiste conservent leur pertinence, désolé) fausse les règles du jeu libéral et pénalise toute une catégorie défavorisée.

Une chiffre parle de lui-même. D'après Thomas Piketty, sociologue, les enfants d'ouvriers représentent 38,9 % des inscrits à l'entrée au CP mais seulement 19,2% en terminale quand les enfants de cadres qui formaient eux 19% des entrants au CP grimpent à 30% en terminale. Ainsi, il apparaît que le retard cumulé lors de l'enfance et l'adolescence ne sera jamais comblé. Voilà pourquoi il est si important de traiter ce problème dès la prime enfance. Plus l'on attend, plus les inégalités se creusent et seront difficiles à corriger. Sur le modèle des ZEP, mais avec plus d'ambition, il faut impérativement renforcer les moyens de l'école primaire pour en faire un lieu où chacun doit être aidé en tenant compte des handicaps initiaux. Cela passe par la volonté d'accorder des moyens supplémentaires à notre éducation, déjà fort coûteuse, mais dont l'importance, à la fois pour des raisons de justice sociale mais aussi d'efficacité économique, rend indispensable une réforme majeure.

Justice sociale car en tentant de réduire sinon gommer les inégalités à la naissance, on relance un processus d'intégration et le fameux ascenseur social. Efficacité économique car dans notre société post-industrielle, toute une catégorie de professions intermédiaires tend à disparaître pour ne laisser la place qu'à des postes à haute qualification. Offrir aux plus défavorisés des chances d'accéder à ces postes, grâce à un suivi de la prime enfance à l'université, est une manière efficace de répondre aux nouvelles exigences d'une mondialisation qui bouleverse les repères économiques et sociaux traditionnels.

Et là, nous retrouvons les questions primordiales de la formation, de l'université et de la recherche, outils seuls à même de répondre aux défis de l'avenir, défis que nous devons appréhender non pas seulement comme des dangers pour notre modèle social mais aussi comme de formidables moyens de réduire les inégalités.

Bayrou se fait sermonner chez TF1

Depuis son coup de gueule au 20h de Claire Chazal qui a pris tout le monde de court, François Bayrou fait de la manipulation des médias un de ses chevaux de bataille de l'élection présidentielle. Sa thèse est simple, l'ensemble des médias (dont la plupart sont détenus par des puissances financières et industrielles - voir le Post précédent sur les manipulations de La Tribune) orienteraient le débat/l'élection vers un duel Sarko-Ségo sans laisser d'espace disponible pour les autres candidats.

Ce que l'on ne sait pas, c'est la discussion animée (pour ne pas parler de "recadrage") qui a suivi cette intervention du candidat de l'UDF sur le plateau du 20h et qui s'est déroulée dans les bureaux de la Direction de la première chaîne française.

Bayrou nous la relate dans une interview avec John-Paul Lepers. Je vous laisse savourer les détails de la vision de la démocratie française, vus par Lelay et Mougeotte :

http://johnpaullepers.blogs.com/john_paul_lepers_leblog/

Le moment que je préfère ? Celui où Bayrou relate les propos de Lelay déclarant qu'il n'est pas français mais breton et que c'est pour cela qu'il ne vote jamais...

Ségolène perd son sang-froid

On a beaucoup parlé ces jours derniers du "dérapage" de Ségolène Royal à la Fête de la Rose de Quimperlé où elle a violemment pris à parti une militante du MJS, Nolwenn (non, pas celle de la Star Ac') lors de la séance de questions-réponses suivant son discours.
A l'écouter, on comprend mieux pourquoi Ségolène avait été la seule candidate du PS à refuser le débat avec le MJS à La Rochelle : avant même que la pauvre fille ait pu finir sa phrase, elle lui tombe dessus à bras raccourcis masquant par une agressivité totalement inutile sa propre gène et ce qui semble être une crainte irraisonnée du débat avec la jeunesse militante du parti.
Nolwenn, engagée au MJS depuis quelques mois à peine suite aux manifestations anti-CPE, a au moins pu faire l'expérience du débat au PS (on appelle encore cela un débat ?) en faisant très abruptement la connaissance de la mère Fouettard socialiste.
Bienvenue en politique Nolwenn !


Pour ceux qui n'ont pas entendu cet échange, il se trouve sur le site d'RTL.
http://www.rtl.fr/info/article.asp?dicid=472831

Cliquez sur le lien à droite, qui s'appelle : Dialogue entre Nolwen, une jeune militante du MJS, et Ségolène Royal.- E.Julien

14 septembre 2006

Quel toupet !

Quel provocateur ce Fillon !

Oser déclarer que si la droite reste au pouvoir en 2007, elle s'attachera à remettre à plat les régimes spéciaux de retraite, c'est quand même un peu fort ! Cela n'a pas échappé à Jack Lang d'ailleurs ("Est-ce qu'il a perdu la tête ? Déjà, il avait mis à mal notre système de retraite. Son texte avait suscité des bagarres, des controverses. Veut-il à nouveau plonger le pays dans l'angoisse ?"), ni à Marie-Georges Buffet ou Jean-Marc Ayrault.

Il ne va pas nous refaire le coup de 95 quand même !

En vertu de quels principes faudrait-il que tous les français soient traités de la même manière en matière de retraite ? Pourquoi donc les régimes généraux devraient-ils cesser de financer le déficit des régimes spéciaux ? Pourquoi les salariés du public (RATP, SNCF, EDF, GDF, LA Poste...) devraient-ils cotiser le même nombre d'annuités que ceux du privé ? C'est quoi ce scandale ???

Hein ? Quoi ? Qu'est-ce que vous dites ? Que c'est une question d' "égalité" ? d' "équité" ?

Ah, mais ça ne va pas du tout ça, c'est des valeurs de gauche ça !

11 septembre 2006

Vive Mai 68

Excellent article (comme souvent) d'Eric Le Boucher (qu'on ne peut soupçonner d'accointances socialistes) dans Le Monde pour une mise au point face aux nombreuses attaques, surtout sarkosystes, contre l'esprit de mai, bouc émissaire favori des déclinistes en tout genre :


Tous ceux qui tapent sur Mai 68, la "montée de l'individualisme", la société qui "va à vau-l'eau" et la "perte des valeurs" (famille, patrie et autres tartes à la crème), et c'est à la mode par les temps qui courent aussi bien à droite qu'à gauche, feraient bien de se souvenir que c'est la révolte des étudiants contre la vie standardisée et ennuyeuse de leurs parents dans les grandes organisations (le bureau ou l'usine) des années d'après-guerre qui a débouché sur le moyen de s'en sortir : l'informatique, Internet, la société de l'information.

Ce sont les jeunes chercheurs qui accaparent le réseau Arpanet mis au point en 1969 par le Pentagone pour résister à une attaque nucléaire, ce sont d'autres étudiants qui inventent le modem pour communiquer gratuitement sans passer par le serveur du département de la défense, ce sont trois révoltés qui bidouillent Unix pour relier facilement leurs ordinateurs. Autant de " ruptures" (tsoin-tsoin) par rapport aux gros machins obligatoires, uniformes, massifiés, contrôlés. Sans compter la trouvaille par Apple de l'ordinateur personnel, en lutte contre IBM, modèle, à l'époque, de l'organisation de papa.
On jubilait à lire ce rappel au détour des pages du formidable livre de Daniel Cohen (Trois leçons sur la société postindustrielle, "La République des idées", Seuil, 91 pages, 10,50 €). Le "Vive 68 !", n'est pas du tout le propos du professeur de l'Ecole normale supérieure. C'est le nôtre. Mais les arguments y sont.
La révolte étudiante n'est pas le début du "désordre" social parce qu'avec les soixante-huitards triomphaient le laxisme et la lâcheté. Il s'agit de bien autre chose, et croire, dès lors, qu'on pourra résoudre la question sociale en rétablissant l'ordre à coups de morale et d'"autorité" est se tromper lourdement d'analyse.
Daniel Cohen explique que Mai 68 a été l'un des moments, dans le monde entier, de la remise en cause du capitalisme dit "fordien", né, à la fin du XIXe, autour de la figure centrale de la grande firme industrielle. Pour intégrer des ouvriers immigrés, sans qualification, ne parlant pas l'anglais, il avait fallu standardiser leurs tâches. Le modèle se révèle très efficace, il est copié partout. Puis, pour conserver les ouvriers, améliorer leur productivité et maintenir la paix sociale, les patrons décident de les payer "bien". Le social fait route commune avec l'économie.
Au milieu des années 1960, le modèle fordien s'épuise. L'ennui des tâches, défaut constitutif, a fini par peser. Les "bons" salaires ne débouchent plus sur des gains de productivité, mais sur l'inflation.
Le capitalisme entre en crise et il commence, alors, une remise en question "systématique" des principes fordiens. Les étudiants, pointe la plus éduquée de la main-d'oeuvre, "récusent la société hiérarchisée léguée, subie, par leurs parents. L'équation "salaire égale obéissance" leur paraît inacceptable", explique Daniel Cohen. Mais la révolution étudiante, l'éveil de l'individualisme, n'est qu'un des pans de la révolution capitaliste. Celle-ci, faisant son lait de quatre autres "ruptures" (tsoin-tsoin), va déboucher sur le capitalisme qui domine aujourd'hui et qui a, finalement, démembré la firme industrielle et séparé le social de l'économie.
Ces "ruptures" (tsoin-tsoin) sont l'informatique, qui autorise la souplesse ; la prise de pouvoir de la Bourse sur le management des entreprises ; la mondialisation, qui exacerbe la concurrence ; et la nouvelle organisation du travail. Ce dernier point est essentiel pour comprendre. La firme industrielle, agrégée en vaste conglomérat, fabriquait dans le fordisme l'essentiel de ce dont elle avait besoin. Pour se protéger du mauvais temps, la fabrique de maillots de bain produisait aussi des parapluies, s'amuse Cohen.
Aujourd'hui, la règle est à l'adaptabilité, la réactivité et l'optimisation des coûts en supprimant les temps morts et en sous-traitant tout ce qui peut l'être. Renault ne fabrique plus que 20 % de ses voitures contre 80 % naguère. L'actionnaire couvre ses risques en achetant une action de l'usine de maillots et une action de l'usine de parapluies. Tout le risque est porté par le salarié menacé de perdre son emploi. La solidarité du fordisme a volé en éclats.
L'économie va bien, mais le social va mal, le divorce est prononcé. Le risque, imagine le professeur en prolongeant une hypothèse du sociologue Alain Touraine, est un grand saut en arrière pour voir le social épouser le religieux, "la religion devenant la solution à la solitude sociale". On voit déjà, au Liban et ailleurs, les partis de Dieu asseoir leur propagande sur de réels services sociaux.
Le désordre social a donc des causes bien plus sérieuses que le laxisme. En rester à une critique de Mai 68 et prôner un retour de " la morale" ne résoudra rien, au contraire. En appeler à l'ordre et au respect de l'autorité n'a de sens que si l'ordre est économiquement légitime et si cette autorité est respectable, sinon les esprits se tourneront peu à peu vers les seuls prêtres. L'important est, comme conclut Daniel Cohen, de faire remarcher les institutions laïques : les syndicats, les universités, les villes... Ajoutons à l'école d'apprendre aux enfants à garder l'esprit toujours libre, c'est-à-dire rebelle.
ÉRIC LE BOUCHER
Article paru dans l'édition du 10.09.06

09 septembre 2006

Salut bande de nazes!!

08 septembre 2006

Tribute to Tony


A l'heure où Tony Blair annonce son retrait prochain (et un peu précipité) de la vie politique et au moment où les candidats à la candidature français s'agitent de plus belle (les commentaires des uns et des autres sur "Teflon Tony" ne devraient pas tarder), il me semble opportun - personne n'est parfait - de rappeler dans ces colonnes qu'il existe dans d'autres pays européens des dirigeants socialistes modernes qui vivent dans le monde réel et font réellement progresser leur pays.

Voici tout d'abord un lien vers un article de Libé intitulé "Un libéral qui a revalorisé l'Etat" et qui montre que le Blairisme n'est pas que le Libéralisme, n'en déplaise aux archéo-socialos de la rue de Solferino et à Sarko (qui s'en réclame occasionnellement en ne voulant voir qu'une seule facette de son action) mais qu'il a aussi conduit une véritable politique sociale progressiste :

http://www.liberation.fr/actualite/monde/203216.FR.php

Par ailleurs, je ne résiste pas à la tentation de vous citer les meilleurs passages d'un chat du mois de mai (juste avant la 3ème réélection de Blair) animé par Jean-Pierre Langellier, correspondant du "Monde" à Londres, et qui tord le cou à bon nombre de préjugés et idées reçues sur le Royaume-Uni (la pauvreté, la précarité, les systèmes de santé, etc.)

Les questions, en gras, sont posées par des internautes.

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Burguburu : Le sentiment dominant, vu d'ici, est que Tony Blair en dépit de ses erreurs et de ses choix irakiens, est absolument imbattable ? Comment l'expliquez-vous ?

Jean-Pierre Langellier : D'abord, aucun dirigeant politique n'est imbattable. Tony Blair, d'ailleurs, ces derniers jours, fait comme s'il pouvait être battu pour rameuter, d'une part, les électeurs nombreux qui n'ont pas l'intention de voter et, d'autre part, les électeurs travaillistes qui seraient tentés de voter contre lui, ce qui risquerait de faire progresser les conservateurs.

Pourquoi a-t-il les meilleures chances d'être réélu ? Pour plusieurs raisons. D'abord, la situation de l'économie. La Grande-Bretagne est actuellement le grand pays de l'Europe de l'Ouest qui a l'économie la plus prospère, la plus dynamique, un taux de croissance beaucoup plus élevé que la France et l'Allemagne, par exemple, un quasi plein emploi depuis plusieurs années, des taux d'intérêt très bas. Les gens, au fond, trouvent que le Parti travailliste a amélioré leur vie quotidienne, et ils n'ont pas de raison fondamentale de renier le bilan de Tony Blair.
La deuxième raison, c'est que les conservateurs n'ont pour l'instant pas fait la preuve qu'ils avaient un programme crédible ou n'ont pas fait entendre leur différence de manière crédible. Troisième raison : elle tient, je crois, à la qualité, au talent politique de Tony Blair et aussi de son ministre des finances, Gordon Brown. Tony Blair reste un homme politique intelligent, persuasif, charmeur, qui donne l'impression d'avoir encore beaucoup de choses à faire au pouvoir. C'est quelqu'un qui aime le débat, aime affronter les publics hostiles, probablement parce qu'il pense pouvoir les convaincre. Et, en face, il y a un leader conservateur, Michael Howard, 63 ans, qui est un "vieux" de la politique et qui n'a pas réussi à se renouveler, qui fut ministre de Margaret Thatcher et de John Major, qui fut très mal aimé à l'époque, et qui n'est pas parvenu à faire oublier son passé et à améliorer suffisamment son image.

François : Le taux de chômage en Angleterre (4,8 %) est le pivot de l'élection. Pour commencer, pouvez-vous préciser si ce taux est obtenu par une méthode analogue à celle pratiquée en France, par exemple. Dans un précédent article, vous avez par ailleurs indiqué un nombre impressionnant de personnes indemnisées (2 millions, me semble-t-il) pour incapacité de travail, laissant penser qu'il s'agissait au fond de personnes "assistées". Ces personnes sont-elles comprises dans le taux de 4,8 % ? un article d'un de vos confrères (Libération, je crois) donnait des chiffres voisins pour la Suède. Que penser de ces diverses comparaisons ?

Jean-Pierre Langellier : Sur les méthodes de calcul, la Grande-Bretagne a une méthode différente de celle du Bureau international du travail, la plus commune. Mais, au-delà de ces différences de méthode, quand on utilise la même méthode pour la Grande-Bretagne et les autres pays, on retombe sur la même réalité, que l'on peut sentir en se promenant dans les rues de Londres ou d'ailleurs, qui est que la Grande-Bretagne flirte avec le plein emploi structurel. Il y a toujours un chômage conjoncturel, qui varie, mais l'essentiel, c'est que, dans les rues de Londres et des grandes villes, on offre des emplois presque à tous les coins de rue.
Deuxième point sur les chiffres : il y a en effet près de 2 millions de gens en Grande-Bretagne qui ne sont pas comptabilisés comme chômeurs, parce qu'ils ne demandent pas un emploi. Ils perçoivent à la place une indemnité de longue maladie ou de handicap. C'est une sorte de trou noir, au fond, dans les statistiques. Le gouvernement combat cet état de fait et a réussi à réduire déjà le nombre de ces gens et à en ramener un certain nombre (plusieurs centaines de milliers) vers le marché du travail. Cela va continuer. Parmi ces gens, il y a évidemment de vrais malades, mais il y a aussi des gens qui n'ont pratiquement pas intérêt, ou qui ne voient pas en tout cas l'intérêt de travailler et qui se contentent de cette petite indemnité, pour des raisons personnelles.
Au-delà de tout cela, il faut voir qu'il y a eu une politique cohérente, volontariste, à long terme, qui a d'ailleurs été commencée sous les conservateurs de Margaret Thatcher et qui s'est poursuivie sous Tony Blair, et qui vise à remettre le travail au centre de la vie, des valeurs. Et cette politique a réussi. Cela veut dire, sans entrer dans le détail, que l'on incite les gens, surtout les jeunes, à trouver un emploi et, pour cela, on manie à la fois le carotte et le bâton.
On s'engage à s'occuper d'un demandeur d'emploi très vite. Le contraste avec la France est frappant. Si je demande un emploi et que je me présente dans ce qu'on appelle un "job centre" (équivalent de l'ANPE), un conseiller s'engage à me recevoir dans les 15 minutes. Et j'ai fait l'expérience. Une fois qu'on a eu un entretien, on est conseillé, suivi pendant des semaines, et on nous propose la formation la meilleure. Et, en général, on trouve un emploi très vite, parce que l'économie se porte bien, mais aussi parce que tous les efforts sont focalisés sur le travail. L'inactivité en Grande-Bretagne est considérée comme suspecte.

Stéphanie : Le bilan de Blair, c'est un chômage faible, mais une précarité grandissante (contrats à durée déterminée, coût de la vie excessif...), non ?

Jean-Pierre Langellier : Totalement faux. Cela fait partie des très nombreuses idées reçues, des très nombreux clichés qui circulent, à gauche surtout, en France. Il y a actuellement infiniment plus de CDD, de travail à temps partiel, et de toutes les formes d'emploi juridiquement discriminatoires en France qu'en Grande-Bretagne. D'ailleurs, le CDD et les stages sont pratiquement inconnus ici. Bien sûr, il y a beaucoup de petits jobs en Grande-Bretagne, comme en France. Tous les petits jobs que l'on ne peut pas délocaliser, si je puis dire. Il y en a des millions dans les grands pays modernes. Mais la différence essentielle, est que l'on a compris ici que la plus grande précarité, ce n'est pas la précarité de l'emploi seulement, c'est la précarité de la vie en général, celle provoquée par le chômage. Etre chômeur est évidemment le plus sûr moyen de se retrouver exclu.
Deuxième chose : quand on a en Grande-Bretagne un petit job, on sait qu'il ne va pas durer, que c'est une étape, que c'est un moyen de remettre le pied à l'étrier. On sait qu'il y a autre chose possible, car l'économie va bien et il y a plein emploi. Alors qu'en France un petit job est perçu comme quelque chose de durable, car il y a un fort chômage et que, derrière, on ne trouvera pas forcément un autre job plus intéressant.

Marie-Claire : A votre avis, quels ont été les points les plus positifs du deuxième mandat de Tony Blair ?

Jean-Pierre Langellier : Je pense que les points les plus positifs du deuxième mandat ont été liés à la modernisation des services publics. La grande entreprise des travaillistes, dès le premier mandat mais surtout au cours du deuxième, et au cours du troisième s'ils sont réélus, est d'investir dans les services publics : l'éducation, la santé, les transports, la loi et l'ordre. Ils sont obsédés par cela depuis qu'ils sont au pouvoir. Ils estiment avoir une sorte de mission politique à accomplir, qui est de réinventer l'Etat-providence en Grande-Bretagne.
Ils ont donc beaucoup investi dans la santé. Pour l'instant, les résultats sont réels mais très inégaux. Par exemple, on attend beaucoup moins longtemps avant d'être opéré à l'hôpital, mais en revanche on a toujours des problèmes avec les dentistes, qui sont insuffisamment nombreux, ou l'hygiène des hôpitaux, qui n'est pas toujours impeccables. Les conservateurs dénonçaient pendant cette campagne les infections qui pouvaient y survenir. Mais, dans d'autres domaines, le service de santé a profité de cet argent. Et il va y avoir à nouveau de très gros investissements dans ce domaine si les travaillistes restent au pouvoir.
Pour l'éducation, le bilan est beaucoup plus positif. Tout le monde reconnaît que les résultats scolaires sont meilleurs depuis quelques années, que la discipline s'est améliorée, que les professeurs ont des classes moins surchargées. En revanche, il y a un domaine où il n'y a, à mon avis, aucun progrès, ce sont les transports, en particulier le chemin de fer.

Burguburu : Peut-on établir une comparaison, non pas en terme de bilan, mais en terme de durée entre la période thatchérienne - et son prolongement avec John Major - et l'exceptionnelle longévité de Tony Blair ? Est-ce à dire que les Anglais n'ont pas la même conception de l'alternance politique ?

Jean-Pierre Langellier : Les Britanniques ont un sens très aigu de l'alternance politique, toute leur histoire le prouve. Mais ils n'ont aucune raison de faire l'alternance pour l'alternance. Ils gardent leur confiance ou la retirent en fonction de ce qui leur semble être leur intérêt collectif. Margaret Thatcher est restée onze ans au pouvoir parce que, à l'époque, le Parti travailliste était faible, divisé, doctrinaire et peu crédible économiquement. Lorsque les conservateurs ont été considérés comme usés par l'électeur, ils ont été remerciés. Et tout le mal de Tony Blair et de Gordon Brown pendant le premier mandat travailliste a été de convaincre les Britanniques que la gauche pouvait être crédible économiquement. Crédible et efficace. C'est ce qu'ils ont réussi à démontrer, et ils espèrent ainsi avoir rompu avec le passé, avoir restauré une image positive de la social-démocratie.

Fab : Qu'en est-il des sentiments de racisme et de xénophobie, liés à l'immigration, au sein de la société britannique ? Ces sentiments cherchent-ils à s'exprimer par les urnes ?

Jean-Pierre Langellier : Le Parti conservateur a enfourché l'immigration et le droit d'asile comme chevaux de bataille contre les travaillistes. Mais il semble que la dureté de ton et aussi la rigueur assez peu réaliste des propositions des conservateurs, notamment l'instauration d'un quota annuel d'immigrants et de demandeurs d'asile, n'ont pas convaincu la majorité des électeurs et a même eu un effet inverse en repoussant certains travaillistes vers leur propre camp.
Cela dit, les trois grands partis sont favorables, à des degrés divers, à un contrôle de l'immigration. La différence est évidemment entre les politiques proposées. Les travaillistes ne croient pas à des quotas, ils veulent adapter l'immigration aux besoins de l'économie.Les libéraux-démocrates veulent une coopération européenne plus étroite.
François : J'ai cru comprendre que le taux de pauvreté était encore élevé (environ 20 %, d'après les statistiques officielles, soit plus qu'en France) malgré le plein emploi statistique. Quand je vois votre enthousiasme (assez partagé, semble-t-il) , est-il exagéré de dire que la principale réussite en Grande-Bretagne réside dans un sentiment général d'espoir et de foi en l'avenir, et que ce sentiment est en lui-même porteur d'amélioration ?
Jean-Pierre Langellier : Je partage votre sentiment qu'en effet il y a un horizon d'espoir pour le plus grand nombre, et que c'est un facteur important. S'agissant de la pauvreté, il y a en effet encore de très fortes inégalités en Grande-Bretagne, comme dans tous les pays,mais depuis deux ou trois ans, ces inégalités se réduisent légèrement.
Il reste aussi une pauvreté des enfants qui est plus importante que dans les autres grands pays européens. Mais, là aussi, le nombre d'enfants pauvres a été sensiblement réduit (plus de un million ces dernières années). La différence tient largement au fait que les Britanniques sont plus exigeants en matière de pauvreté : ils mettent la ligne de pauvreté plus haut. Est considéré comme pauvre un enfant dont la famille a un revenu égal à 60 % du revenu moyen.
Mais je rappelle qu'un autre critère, comme le salaire minimum, qui a été instauré par les travaillistes en 1999, a été en termes réels, en cinq ans, augmenté de 40 %.

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Voilà. La question est maintenant posée: Qui en France, où "Blairiste" est presque une insulte, peut s'enorgueillir de trois réélections aux plus hautes fonctions ?


Photo (c) Le Monde

07 septembre 2006

Pas de Ségolène à la Tribune

Personne ne peut ignorer l'extrème intérêt que Nicolas Sarkozy (comme d'autres) porte au contrôle de sa communication. Mais à la différence d'autres, il dispose d'amitiés solides dans le monde des médias qui lui ont permis successivement :

- d'empêcher la sortie d'une biographie de Cécilia alors qu'elle s'était fait la malle aux US ;
- d'attaquer en justice l'AFP et France Soir qui avaient cité le nom de sa nouvelle (et très temporaire) compagne, journaliste au Figaro ;
- d'obtenir la tête d'Alain Genestar, Directeur de la Rédaction de Paris Match qui avait osé publier une photo de Cécilia et de son (très temporaire) nouvel amant ;
- de faire la promo de son bouquin sur TF1 au 20h de Claire Chazal (à qui il déclare, sans rire, "j'ai laissé pendant un an tant de choses s'écrire, qui ont blessé ma femme, blessé mes enfants...")

Mais une nouvelle étape a été encore franchie cette semaine à l'occasion de la sortie d'un n-ième sondage pré-électoral (désolé Desirdavenir, tu connais mon attirance pour les sondage - et les jambes de Ségolène) dans La Tribune.

Je vous livre le résumé de l'affaire, sous la forme d'une dépèche AFP parue sur Yahoo :

PARIS (AFP) - Le syndicat de journalistes SNJ et la Société des Journalistes de La Tribune protestent contre une "censure" exercée, selon eux, sur les résultats d'un sondage publié lundi dans le quotidien économique qui plaçait Ségolène Royal en tête des candidats à la présidentielle pour les questions économiques et sociales.

Le sondage CSA publié lundi par La Tribune sur les Français et la rentrée économique, comportait une question sur la confiance accordée aux candidats à la présidentielle en matière économique et sociale qui donnait Ségolène Royal en tête à 54 % devant Nicolas Sarkozy (49%) et Lionel Jospin (33%).

Cette question n'a pas été publiée lundi, ce que le SNJ et la SDJ qualifient de "censure".

François-Xavier Pietri, directeur de la rédaction de La Tribune, interrogé par l'AFP, assure qu'il n'y a pas eu censure et que cette question sera publiée mardi, au côté d'un entretien avec François Hollande sur les sujets économiques et d'un article sur l'entrée en campagne de Lionel Jospin. "Si on avait donné la réponse sur Ségolène Royal avec le reste du sondage, les médias se seraient focalisés sur ce point, occultant le fond du sujet", estime M. Pietri.

Selon le SNJ et la SDJ, les pages étaient prêtes dimanche avec cette réponse et M. Pietri a "donné l'ordre" tard dans la soirée "d'enlever toutes les informations (infographie comprise) concernant cette question".

Pour le SNJ, selon son communiqué, cet acte a "gravement compromis la crédibilité et par voie de conséquence l'avenir de (notre) quotidien".

Dans un communiqué interne distinct, le bureau de la Société des Journalistes dénonce une "censure tardive et incompréhensible" et s'interroge sur le "crédit de La Tribune aujourd’hui, alors que l’intégralité du sondage est publié sur le site de l’institut CSA".

Pour la SDJ, "un tel cas de censure, à l’ouverture de la campagne présidentielle, jette le doute sur la neutralité de la Tribune et inquiète gravement la rédaction".

Arnaud, Martin, Bernard (Lagardère, Bouygues, Arnault), Nicolas, c'est beau l'amitié...

06 septembre 2006

Au fou !

Je m'inquiète de tes nouvelles influences Tcharlie, toi l'homme de centre-droit éclairé. J'achève la longue et pénible lecture de ton article, d'autant plus longue que j'ai dû relire certains passages ahurissants pour être sûr de ne pas me tromper.

Sur la question des institutions et de la démocratie, rien de neuf, c'est même du archi-réchauffé. Si ce sujet vous intéresse, je vous conseille la lecture des anciens ouvrages de mon ami Montebourg. La faiblesse d'un Parlement inféodé au gouvernement, l'ineptie d'un exécutif à deux têtes… sont des problèmes déjà anciens. L'auteur pourfend un système que pratiquement tout le monde s'accorde à reconnaître moribond et souhaite remplacer.

Mais c'est la suite qui est vraiment savoureuse, avec la fameuse antienne du pouvoir confisqué par les syndicats et fonctionnaires, cibles privilégiées de la droite.
Puis, notre auteur, à l'aide d'un discours d'un autre temps, dénonce le péril rouge :

" Mais le Parti communiste et la CGT sont eux-mêmes des groupes armés [disons au moins violents] (ils n'ont été qu'incomplètement désarmés aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale). Même si les syndicats ne disposent pas aujourd'hui d'un arsenal comparable en nature et en quantité à ceux des groupes terroristes, ils ont leurs services d'ordre musclés composés de « gros bras » prêts à l'affrontement physique.

L'auteur, en plein délire paranoïaque, ajoute à sa liste les associations toutes marxisées (les médias aussi sont sous influence marxiste depuis 45 d'après l'auteur, et oui, vous n'avez jamais lu Le Figaro et Le Point, regardé TF1, si ce n'est pas du marxisme larvé ça ?) de type ONG ou humanitaires, coupables elles aussi de tenir les gouvernements en otage.

Ensuite, l'auteur s'attaque aux "socialo-communistes", pourquoi ne pas les appeler carrément les bolcheviques, qui voudraient transformer chaque salarié du privé en fonctionnaire.

J'en passe et des meilleurs, faute de temps. Dans un dernier délire, l'auteur dénonce un complot entre les agents d'EDF, de la RATP…d'une part, et le gouvernement d'autre part, pour plumer le contribuable en orchestrant une, je cite : "guerre civile froide".

Autre lecture savoureuse mais inquiétante dont je vous ferai une analyse prochainement : le discours de Sarko à l'université d'été de l'UMP avec ses deux idées principales piquées à la gauche (Service civique obligatoire, parcours professionnel sécurisé), une relecture de l'Histoire de France délirante, et du Johnny dans le texte, avec l'envie d'avoir envie.

Etat des lieux

Je vous invite pour ma part à lire cet excellent état des lieux de Philippe NEMO, paru dans le revue COMMENTAIRE de cet été.


La double oligarchie de la Vème République

PHILIPPE NEMO

La France - la récente crise du CPE le confirme jusqu'à la caricature - n'est plus une démocratie, comme on l'enseigne dans les écoles, comme on le répète tous les jours dans les médias et comme beaucoup d'honnêtes gens - honnêtes mais paresseux d'esprit - le croient encore. Si l'on s'en réfère aux typologies classiques des régimes politiques identifiées depuis l'Antiquité, il faut dire qu'elle est une oligarchie [direction par un petit groupe], ou plus exactement une oligarchie double.

Le pouvoir souverain, en effet, n'y appartient plus au peuple, mais à un groupe fermé, le condominium de la haute fonction publique et des syndicats, qui la gouverne à son propre avantage. Le peuple est mis hors jeu, ainsi que ceux qui relaient ses problèmes et ses voeux, stigmatisés comme « populistes » [comme Le Pen, De Villiers, Sarko et, à demi-mots, Mme Royal]. Telle est la thèse que nous entendons soutenir dans le présent article.

Nous croyons que cette situation est le produit non prévu ni voulu des mécanismes institutionnels mis en place en 1958. Il faut se souvenir que la Constitution de 1958 a rompu avec presque un siècle de tradition républicaine. Elle ne s'est pas contentée de remédier à l'instabilité des exécutifs, ce qui était le seul mandat que de Gaulle, appelé pour résoudre la crise algérienne, eût clairement reçu de la nation. Les circonstances tragiques dans lesquelles elle a vu le jour ont permis au Général d'aller plus loin et de mettre en oeuvre des réformes institutionnelles profondes qu'il avait eues en vue dès avant-guerre, qu'il avait longuement méditées pendant la guerre et au-delà, et dont l'esprit différait radicalement de celui de la démocratie libérale tel qu'il s'était incarné dans les IIIème et IVème Républiques. Nous payons aujourd'hui le prix de ces choix aussi hasardeux qu'archaïsants.

[Alors que beaucoup –les anciens pieds-noirs- en veulent à De Gaulle pour l’indépendance de l’Algérie, il semble que sa plus grosse erreur soit notre Constitution présente, ni vraiment présidentielle, à l’américaine ; ni vraiment parlementaire, à l’anglaise].

La « suppression du Parlement »

Tout commence par le fait que la Vème République - le trait est à peine forcé - a supprimé le Parlement.

En effet, au lieu de rendre les pouvoirs exécutif et législatif indépendants l'un de l'autre comme dans le régime présidentialiste américain, les constituants de 1958 ont entièrement soumis le second au premier par une série de dispositions constituant une véritable rupture avec la tradition républicaine antérieure : désignation discrétionnaire du Premier ministre et des membres du gouvernement par le président de la République, tant pour les nommer que pour les révoquer (article 8), droit de dissolution de l'Assemblée nationale par décision du seul Président (article 12), énoncé restrictif des matières qui sont du domaine de la loi, seules matières dont le Parlement est autorisé à discuter (articles 34 et 37), maîtrise du gouvernement sur l'ordre du jour du Parlement (article 48), possibilité donnée au gouvernement de faire adopter une loi sans débats (article 49-3), etc.

Cette prééminence absolue de l'exécutif a été ensuite consacrée par la réforme constititutionelle du 28 octobre 1962 instituant l'élection du président de la République au suffrage universel direct. Dès ce moment, en effet, le Président put se dire aussi légitime que le Parlement et prétendre incarner autant que lui la souveraineté du peuple - plus même, puisqu'élu par tous les Français, alors que les députés et les partis ne le sont que par des fractions. Cette prééminence fut bientôt formalisée dans le concept de « majorité présidentielle ». La force parlementaire dominante ne fut plus une coalition de partis ayant chacun une personnalité propre et s'accordant sur un programme négocié pour la législature. Ce fut une alliance électorale constituée dans le seul but de soutenir le Président. Comme le résume Jean-Louis Quermonne, « depuis 1962, la majorité parlementaire a historiquement procédé de la majorité référendaire ou présidentielle, non l'inverse ». [C’est pourquoi les socialistes se trompent en votant d’abord sur un projet puis en choisissant leur candidat ensuite : le candidat jettera le programme aux orties, sauf si il est d’accord avec.]

Très vite, c'est aux seuls états-majors présidentiels que les députés ont dû leur élection. C'était la conséquence imparable du scrutin uninominal majoritaire à deux tours associé au droit de dissolution et à la professionnalisation de la vie politique. Avec ce système, un député ne peut être élu que s'il a reçu l'investiture d'un grand parti composant une des deux coalitions à vocation majoritaire, organisées autour d'un Président ou d'un Présidentiable. La véritable élection se fait donc dans l'état-major du Président actuel ou futur.

Une fois élu, le député de la majorité ne conserve sa fonction et son gagne-pain que si la Chambre n'est pas dissoute. Si elle l'est, il ne retrouvera son investiture et son siège que s'il n'a pas «trahi» le Président. Dans ce système, les députés non dociles n'ont aucune chance de poursuivre longtemps leur carrière politique. Moyennant quoi tous sont dociles, même s'ils mènent quelques frondes sur des sujets mineurs.

Conséquence : sous la VèmeRépublique après 1962, non seulement le gouvernement prend les décisions normales d'un pouvoir exécutif, mais en outre il réglemente dans des domaines plus vastes qu'auparavant, et enfin il exerce le pouvoir législatif par personnes interposées. Or, dès lors qu'il n'y a plus de séparation des pouvoirs et que le gouvernement fixe lui-même les règles dans le cadre desquelles il agit, il n'est plus tenu par aucune règle. C'est le rétablissement d'un pouvoir «absolu ».

Certes, dans la pratique, cet absolutisme a été souvent mitigé. Il faut tout de même que l'Assemblée vote, et l'on ne peut lui faire voter n'importe quoi n'importe quand, d'autant que le Sénat vote lui aussi et qu'on ne peut s'offrir le luxe de conflits systématiques.

Néanmoins, l'essentiel du pouvoir du Parlement tel qu'il existait sous les précédentes Républiques a disparu, en ce sens précis que le Parlement n'a plus les moyens juridiques et politiques de tenir en échec le gouvernement ni l'administration. Or s'il est vrai qu'il représente, fût-ce imparfaitement, la société civile, l'impuissance du Parlement signifie que la société civile ne peut plus tenir en échec l'appareilpareil d'État. Elle ne peut limiter ses dépenses, l'empêcher d'étendre abusivement ses missions, l'obliger à régler tel ou tel problème qu'elle juge essentiel. État n'est plus pour elle ce qu'il doit être selon l'idéal commun des démocraties, un instrument. C'est l'État, au contraire, qui est en position d'imposer à la société ses volontés - ou pire, comme nous allons le voir, ses simples pesanteurs sociologiques.

D'autant qu'une nouvelle évolution institutionnelle devait priver la société civile de son dernier moyen d'expression. La Constitution de 1958 prévoit la procédure de référendum qui donne au peuple, sinon un pouvoir positif d'orienter la politique dans le sens de ses voeux, du moins un droit de veto. Il faut reconnaître à de Gaulle qu'il a accepté cette logique et ses contraintes jusqu'au bout. Or il se trouve que, sous ses successeurs, la pratique du référendum est tombée en désuétude.

Alors qu'il y avait eu cinq référendums de 1958 à 1969, en onze ans, il y en eut seulement quatre dans toute la suite de l'histoire de la Vème République jusqu'en 2004, en trentecinq ans. Du coup, l'organisation d'un référendum le 29 mai 2005 au sujet du projet de Constitution européenne et son résultat massivement négatif ont constitué un élément singulièrement perturbateur des équilibres de la Vème République postgaulliste. Nous reviendrons tout à l'heure sur sa signification.
L'évanescence du « fait majoritaire »

Il est vrai que les élections présidentielles et législatives - que personne, certes, sous la Vème République, n'a encore proposé de supprimer - demeurent. L'essentiel de la démocratie n'est-il donc vas préservé ? L'analyse va montrer encore une fois ici un effet délétère des institutions. Le mode de scrutin retenu sous la V` République pour ces élections - un scrutin uninominal majoritaire à deux tours, avec restrictions pour l'accès au second tour - oblige l'électorat à une bipolarisation, et même, en ce qui concerne plus spécialement les élections législatives, à une double bipolarisation.

[Note de bas de page : Selon une logique bien analysée par Jean-Luc Parodi. Des petits partis dispersés, représentant chacun une minorité d'électeurs, même substantielle, n'ont aucune chance de gagner face à un adversaire qui serait organisé, lui, en un « grand » parti : au second tour, resteraient seulement en lice ce grand parti et, probablement, puisqu'il y a restriction d'accès au second tour, un seul des petits partis du camp adverse. Ce petit parti, n'ayant que ses propres électeurs, serait condamné à perdre. Un mécanisme impérieux oblige donc les partis de chaque grand camp politique à s'allier entre eux afin d'avoir chance de gagner le second tour. D'où une première bipolarisation gauche/droite. Mais en outre, pour figurer au second tour, il faut avoir été le premier de son camp au premier tour.

Derechef les petits partis de chaque camp sont incités à s'allier entre eux pour faire front au grand parti du même camp. Chaque camp se trouve à son tour bipolarisé.

D'où l'existence, sous la plus grande partie de la Vème République, de quatre grandes forces partisanes, RPR. UDF, PS, PC. On a parlé avec ironie de la « bande des quatre » pour signifier que ces partis, malgré leurs rivalités, sont solidaires en ce qu'ils doivent leur quasi-monopole au mode de scrutin en place, qu'ils s'entendent, de ce fait, pour ne jamais modifier.]

On veut considérer que, de la sorte, il brime sévèrement l'expression démocratique. Il contraint en effet les électeurs à voter, au second tour, pour des partis dont ils n'approuvent vas les positions politiques, mais auxquels ils sont obligés de donner leurs voix s'ils veulent écarter des forces politiques qu'ils jugent encore plus détestables. De même. au premier tour, ils devront voter pour le candidat que leur propose la coalition à laquelle appartient leur parti, alors que ce candidat veut avoir des idées politiques fort différentes des leurs. Le résultat de ce mode de scrutin est que la plus grande part des sensibilités politiques de l'électorat part en fumée de par le mécanisme même de l'élection. Elles ne seront pas représentées dans le « pays légal ».

Ce qui induit un nouvel effet pervers. Parce qu'ils ne se sentent plus adéquatement représentés, les électeurs, depuis plusieurs législatures maintenant, boudent les élections. Ils mettent dans l'urne des bulletins blancs ou nuls, ils s'abstiennent, voire ne s'inscrivent plus sur les listes électorales, ou ne font vas suivi leur inscription lorsqu'ils changent de domicile. Ce qui a permis aux observateurs de fairedes calculs alarmants. Déjà, au début de la Vème République, quand le taux d'abstention tournait autour de 20 %, les « majorités » au pouvoir représentaient seulement, en réalité quelque 20 % des citoyens en âge de vote (car la « majorité » gagnait avec des voix représentant 40 % des électeurs inscrits, mais les élus n'avaient véritablement été choisis, au premier tour, que var la moitié de ces 40 %.

Mais quand - comme cela a été le cas dans les scrutins récents - le cumul des non-inscriptions sur les listes électorales, des abstentions et des bulletins blancs et nuls approche de 50 %, le vainqueur du second tour peut n'avoir été véritablement choisi que par un fraction infime des citoyens en âge de voter.

Ainsi, au printemps 2002, Jacques Chirac obtenu 19,88 % des suffrages exprimés a premier tour des élections présidentielles, ce qui représentait 12 % environ des électeurs potentiels. Il n'en prétend vas moins « incarner » la nation... Au premier tour de élections législatives de cette même armé 2002, l'UMP, qui pourtant regroupe en principe toutes les droites, a obtenu 33,3 % de suffrages exprimés. Or cela ne représentaient qu'un peu plus de 17 % des électeurs potentiels ...

Dans ces conditions, parler de « fait majoritaire » résonne comme un singulier paradoxe. Ceux qui détiennent l'intégralité de pouvoirs législatifs et exécutifs ne peuvent sérieusement se prévaloir de l'appui de la ajorité du peuple. Le « pays légal » ne représente pas le «pays réel ».

Le mécontentement de l'électorat peut se lire d'une manière indirecte, mais éloquente dans son étrange comportement depuis une vingtaine d'années. Depuis 1981, en effet, il a changé de « majorité » à chaque élection, dans les deux sens, par d'amples mouvements de balancier [Dans les autres pays, les gouvernemments sont réélus une ou plusieurs fois]. Cette inconstance de l'électorat, cette rage qui donne à penser qu'il veut moins choisir un gouvernement que « secouer le cocotier » afin de faire tomber tous les gouvernements, donne à réfléchir. Sans doute signifie-t-elle que l'électorat a le sentiment confus que le système de la représentation démocratique est déréglé et qu'il n'est plus représenté par aucun gouvernement.

Telle est, croyons-nous, la signification réelle et profonde du « non » qu'il a prononcé
lors du référendum sur l'Europe du 29 mai 2005. Ce n'était un « non » ni à l'Europe, ni au libéralisme, ni au socialisme. Au vrai, ce n'était pas une opinion politique, exprimée dans un certain cadre. C'était un refus du cadre lui-même. Par le seul canal qui lui était encore offert, le pays réel entendait signifier au pays légal qu'il ne le représente pas.

Diagnostic que va confirmer et éclairer la suite de notre analyse.

Première composante : les fonctionnaires

Le premier président de la Vème République était, dans l'âme, un étatiste. Né avec cette philosophie politique, le régime ne pouvait que faire la première place aux fonctionnaires. De Gaulle décida de prendre comme ministres des « grands commis » issus de la haute fonction publique, de préférence aux hommes venus de la société civile. Il donna l'investiture de son parti à de hauts fonctionnaires, de sorte que cette catégorie fut surreprésentée au Parlement [et aux gouvernements] où les énarques de droite rejoignirent la cohorte des instituteurs et professeurs de gauche.

Le résultat est que ce sont les fonctionnaires qui, de plus en plus, sous la Vème République, ont gouverné, réglementé, légiféré. En conséquence, l'Etat n'a plus été surveillé, contrôlé par des élus indépendants de lui. Il est bien connu que, lors du vote de la loi de finances, la quasi-totalité des dépenses est reconduite d'année en année sans discussion, comme si l'affectation de l'argent de la société à des services publics dont l'opportunité a été décidée un jour par les fonctionnaires allait désormais de soi et que les élus du peuple ne dussent plus s'en mêler.

L'impuissance du Parlement devant l'Administration est patente. Il n'a pas de moyens d'information propres et il est tributaire, pour juger de son efficacité, des seules informations qu'elle-même veut bien lui communiquer. Or fonctionnaires et ministres font bloc devant les velléités de contrôle parlementaire. D'autant que fonctionnaires de droite et de gauche se ressemblent, se ménagent, se garantissent mutuellement leurs places, leurs statuts et leurs privilèges, se confient volontiers, d'un camp à l'autre, des missions importantes, à charge de revanche quand la majorité aura changé.

Dans ces conditions, on comprend les doutes et l'abstention croissants du peuple. Dès lors que ce ne sont pas les élus qui ont le pouvoir, mais les fonctionnaires, il a peu à attendre des alternances. Il voit que rien n'évoluera dans le sens de ses voeux.

De fait, sur combien de sujets, aujourd'hui, le pays réel n'est-il pas d'accord avec ce qui a été fait, et surtout négligé, par le pays légal ? Il suffit de citer les problèmes de l'école, de la délinquance, de l'immigration, de l'Europe, de la fiscalité... La liste des frustrations est longue.

Du coup, les institutions de la Vème République sont grosses d'un nouvel effet pervers.

Deuxième composante : les syndicats

En voici la logique. Du fait qu'il existe un déficit démocratique des institutions, que la voie parlementaire est bloquée, la seule manière d'influer sur les décisions politiques, sous la Vème République, est d'employer des voies extra-parlementaires, c'est-à-dire de substituer à la démocratie institutionnelle stérilisée une « démocratie » extra-institutionnelle.

Il s'agit de l'ensemble des moyens légaux et illégaux de faire pression sur les autorités. J'entends par « pression » une action réelle, gênant les autorités en pratique, et non pas seulement une action idéologique sur l'opinion susceptible d'avoir, à terme, des conséquences électorales. Il s'agit essentiellement de deux grandes catégories d'actions :

1) celles qui bloquent l'activité économique et engendrent des coûts directs ou indirects insupportables : les grèves dans les services à monopoles qui, lorsqu'ils sont paralysés, bloquent virtuellement toute la chaîne de la division du travail (électricité, postes, transports, écoles...) ;

2) celles qui sont de nature, par leur caractère spectaculaire, à accaparer l'attention des médias, suspendant d'une autre manière le cours de la vie sociale normale, c'est-à-dire toute la gamme des actions dites « de rue », violentes et/ou illégales, comportant bris de matériaux, incendies volontaires de voitures ou de bâtiments, occupations de lieux publics, blocages de routes, de ponts, de ports, d'aéroports, de gares, de trains et, maintenant, de paquebots...

Il y a toujours eu des violences sociales. Mais ce qu'on a vu apparaître et se généraliser sous la Vème République en France est, croyons-nous, spécifique. La plupart des mouvements sociaux des trois ou quatre dernières décennies ne sont pas insurrectionnels. Ils ne visent pas à s'emparer des principaux bâtiments publics dans le but de changer le régime, ne cherchent pas à piller pour piller, à détruire pour détruire, et s'interdisent le plus souvent de faire couler le sang (à cet égard, les violences haineuses et délibérément destructrices, allant jusqu'au crime, qu'on a constatées lors de la crise des banlieues de l'automne 2005, sont une innovation et relèvent d'une autre logique, celle de l'immigration incontrôlée, étrangère à la problématique du présent article).

Il semble que ce à quoi ils visent, ce soit seulement à « se faire entendre ». En effet, pour être « entendu », il ne suffit plus de parler, puisque désormais, dans le pays légal, personne n'écoute. On ne sera donc « entendu » que si l'on force l'attention, ce qui n'aura lieu que si l'on rend la vie impossible aux autorités. C'est alors, mais alors seulement, que celles-ci seront obligées de donner une réponse. Ainsi, l'action de force vaut message. On peut penser qu'elle est un substitut spontanément trouvé par la société civile pour contourner l'obstacle qui a été opposé par les institutions de la V République à son expression démocratique normale.

L'étude des crises sociales survenues depuis deux ou trois décennies en France, de leur évolution et de leur issue, montre que l'exécutif a quasiment toujours écouté le «message » ainsi formulé. Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. C'était, de sa part, l'attitude la plus rationnelle compte tenu du dilemme dans lequel il est placé lors de tels mouvements sociaux.

Il peut difficilement rétablir l'ordre par la force. En effet, depuis la Libération, un marxisme diffus est présent dans l'opinion et les médias. On est parvenu à faire passer l'idée que les violences et les illégalités, dès lors qu'elles sont au service de « luttes » sociales qui visent à paralyser un système libéral présenté comme mauvais en soi, ne sont pas des délits, mais des moyens d'action licites et même méritoires[on en est là].Que c'est la répression, au contraire, qui serait « fasciste ».

Dans ce contexte idéologique, appliquer la loi comporte à l'évidence, pour les gouvernements, un coût politique élevé.

[Note de bas de page :

Pour s'opposer aux syndicats. l'exécutif dispose de la police, des CRS et même, le cas échéant. de l'armée. Sur le papier, il pourrait donc facilement leur tenir tête et faire respecter la loi. Mais le Parti communiste et la CGT sont eux-mêmes des groupes armés [disons au moins violents] (ils n'ont été qu'incomplètement désarmés aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale). Même si les syndicats ne disposent pas aujourd'hui d'un arsenal comparable en nature et en quantité à ceux des groupes terroristes, ils ont leurs services d'ordre musclés composés de « gros bras » prêts à l'affrontement physique. En cas de réelle confrontation, les responsables de l'ordre public savent donc que le sang, très probablement, coulera. perspective qu'ils ne veulent pas envisager. Les syndicats sont donc, paradoxalement, d'autant plus assurés de l'impunité qu'ils sont capables de provoquer des affrontements plus graves. Aussi les violences et les atteintes diverses aux libertés publiques sont-elles devenues pour eux une méthode d'action normale. et pour tous ces milieux une véritable culture.]

En revanche, le laxisme est, politiquement, plus facile. D'abord, dans un pays très étatisé et socialisé comme l'est la France, où l'« État-Providence » contrôle désormais la moitié de la richesse produite par la société, l'exécutif peut satisfaire de facto les revendications les plus diverses, même les plus abusives ou les plus incongrues [comme celles absolument outrancières des « intermittents du spectacle » ]. Il lui suffira de prendre discrétionnairement des mesures budgétaires, réglementaires ou, s'il le faut, législatives. Ces mesures, il est vrai, impliqueront d'augmenter les prélèvements obligatoires. Mais ce supplément de pression fiscale sera répercuté de façon indivise et donc, peut-on espérer, indolore, sur une société civile qui ne pourra se défendre, puisque ses défenseurs attitrés, à savoir les membres de l'État légal, seront précisément ceux qui, en l'occurrence, auront décidé de la spolier. Quand les responsables cèdent aux mouvements de rue, le coût politique, pour eux, est donc quasi nul.

Faisant ce calcul, les membres de l'oligarchie au pouvoir ont choisi presque systématiquement de céder à la rue, obtenant ainsi la paix, le retour à la vie normale et la perpétuation de leur propre situation. Le problème est que, si tel était leur intérêt en tant que groupe sociologique, ce n'était certes pas l'intérêt général du pays. En effet, en cédant régulièrement devant les actions violentes, les gouvernements successifs ont montré par là même que la violence était payante.

Sans en être bien conscients, sans doute, ils ont laissé s'instaurer une véritable nouvelle règle du jeu de la vie politique, non écrite, mais qui a pris place dans les institutions coutumières du pays. Il est devenu clair, pour toutes les catégories sociales ou professionnelles organisées, que celles qui s'en remettent aux canaux légaux de l'appareil d'État démocratique ne sont pas entendues et voient leurs intérêts lésés, alors que celles qui descendent dans la rue sont entendues et obtiennent des avantages.

Elles en ont conclu que le mégaphone et les barrages routiers sont désormais le seul bulletin de vote qui compte ; que, dans la démocratie française, on n'a voix délibérative que lorsqu'on s'est mis en mesure de troubler l'ordre public.

La mauvaise monnaie chassant la bonne, ces comportements fondamentalement anti-démocratiques des syndicats ont été imités par d'autres types de minorités agissantes, les associations défendant tel intérêt catégoriel, ou telle thèse politique extrême - cela va de SOS Racisme à Greenpeace, Attac, les « Forums sociaux », Droit au logement, la Confédération paysanne, des associations écologistes, l'UNEF ou les prétendues coordinations lycéennes, etc. Là encore, l'expérience montre que ces groupes sont « entendus ».

Le gouvernement peut se permettre d'ignorer, symétriquement, les catégories sociales qui répugnent à ce genre de méthodes. Les citoyens pacifiques, qui ne sont ni syndicalistes révolutionnaires ni activistes, ceux qui se contentent d'espérer dans le résultat des prochaines élections, ou dans l'influence qu'ils pourraient exercer par la presse, les médias, l'édition, les pétitions, les manifestations autorisées, le prosélytisme associatif pacifique, etc., n'ont plus voix au chapitre. Ou, si leur voix n'est pas étouffée, elle n'est plus délibérative.

Voilà donc réduites à la stérilité politique les catégories les plus civilisées de la population, en particulier les élites de tous les secteurs intellectuels et économiques, alorsque c'est précisément leur apport au débat public qua serait le plus précieux pour le pays. Ils comptent moins dans le pays que les violents et les délinquants.

On dira : à la bonne heure ! la démocratie n'est donc pas morte, elle a seulement changé de terrain. Le peuple s'exprime par les syndicats et les associations activistes, ce n'est qu'un déplacement du point de levier. Il y a des contre-pouvoirs, l'État doit composer avec les forces sociales. Que demander de plus ?

Raisonnement trompeur, puisqu'il est clair que les forces sociales en question ne sont nullement représentatives. En effet, pour accéder à ce nouveau type d'influence, il faut oser mépriser la loi, violer les droits et la propriété d'autrui. Il faut disposer aussi des techniques de l'agit-prop, s'être entraîné, avoir formé des milices (appelées par euphémisme, ou plus exactement par antiphrase, « services d'ordre »), s'être procuré des camions, des cars, des calicots, des mégaphones, des barres de fer, etc. C'est là toute une « culture » que seuls possèdent certains milieux sociologiquement typés, toujours les mêmes, à savoir les syndicats marxisés et les associations sur lesquelles leur « culture » a déteint (et qui sont d'ailleurs souvent leurs filiales ou leurs avatars).

Le rôle des « associations »

Et voilà que ces groupes accèdent de facto au pouvoir, deviennent partie délibérative aux instances de décision publique, constituent à leur tour une oligarchie dont les choix s'imposent à tous. Pourquoi la première oligarchie, celle des fonctionnaires, lui a-t-elle fait place à côté d'elle ? Sans doute parce qu'elle avait conscience de sa propre non-représentativité, qu'elle comprenait vaguement qu'elle ne pourrait conserver durablement le pouvoir sans faire des concessions à l'opinion, sans « lâcher quelque chose au peuple », comme disait au XVIIème siècle un fameux théoricien de l'absolutisme, Cardin Le Bret.

Le résultat est que la deuxième oligarchie n'a cessé de monter en puissance dans les dernières décennies de la Vème République.

L'analyse de la vie politique du pays depuis vingt ou trente ans montre que toutes les vraies décisions sont prises par elle. Au fil des ans, et de façon accélérée à partir de 1981, ona fini par trouver normal que toute décision politique d'importance soit prise en concertation avec les « partenaires sociaux » et en accord avec eux. Les politiciens de droite eux-mêmes, revenant au pouvoir pour de brèves alternances (1986-1988, 1993-1997, 2002-...), atteints du syndrome de Stockholm [les otages qui se mettent du coté des preneurs d’otages], ont trouvé de plus en plus intéressants et sympathiques ces gens qui leur mettent le couteau sous la gorge, ont parlé de plus en plus leur langage, considéré le dialogue avec eux comme une sorte de devoir sacré.

Ils en sont venus peu à peu, sans se l'avouer sans doute très clairement à eux-mêmes, et sans naturellement jamais le dire en public, à considérer la cogestion de la France par eux-mêmes et par les leaders syndicaux comme une alternative pleinement valable à la démocratie institutionnelle.

Comme si les « partenaires sociaux » représentaient plus valablement le peuple souverain que les autorités régulièrement élues par le suffrage universel libre, individuel et secret.

Même la majorité du Parlement ne peut obtenir une décision susceptible de les mécontenter.

[Note de bas de page :

Un exemple. Lors de la campagne électorale de 2002, l’UMP inscrit à son programme une loi instaurant un service minimum dans les transports publics en cas de grève. Aux élections, l'UMP obtient une large majorité. Des députés réclament alors au gouvernement l'exécution de la promesse faite aux électeurs, à savoir l'inscription de la loi à l'ordre du jour de l'Assemblée. L'Elysée et Matignon se font prier, arguant que les «partenaires sociaux» ne veulent pas d'une telle loi, et qu'il convient donc de « négocier » avec eux. Les députés s'impatientent, signent une proposition de loi. Cette proposition recueille un nombre croissant de signatures, jusqu'à ce qu'une majorité de députés la signent. Mais l'Élysée continue de faire la sourde oreille. Fin 2005, il n'y a toujours pas de projet de loi en vue. Or déjà, le fait que des députés soient conduits à signer l'équivalent d'une « pétition » pour avoir le droit de discuter d'un texte de loi est étrange dans une démocratie. Ce sont les simples citoyens qui sont censés pétitionner; les députés, eux, ont autorité pour débattre et voter ! Mais qu'en outre, la majorité des représentants du peuple, qui est par elle-même, en principe, législatrice, ne puisse même pas obtenir qu'on commence à discuter d'une loi, comment qualifier cette situation autrement que comme despotisme ? Les vrais dépositaires du pouvoir souverain sont donc en France, désormais, l'Elysée et les « partenaires sociaux », représentant respectivement 12 % des électeurs et 5 à 10 % des salariés... La souveraineté du peuple est purement et simple nient annulée. Qu'en eussent pensé Aristote, Polybe, Cicéron, Bodin et autres Montesquieu, et que devraient en penser aujourd'hui nos professeurs de droit constitutionnel ? - Que le régime politique français est un beau cas d'oligarchie.]

Peu de lois, aussi, dont on n'apprenne qu'elles ont été proposées, et parfois même rédigées « clés en mains », par de prétendues « associations » qui n'ont qu'un nombre infime de membres, mais qui, ayant fait un jour du bruit dans la rue et dans la presse, ont bénéficié, on ne sait pourquoi, de subventions publiques qui les ont étoffées et enhardies, et qui sont devenues les conseillers auliques et référendaires du pouvoir.

Les ministres et les députés, en discutant avec elles, ont réellement cru qu'ils partageaient quelque peu le pouvoir, qu'ils faisaient un pas vers l'opinion publique ; ils ne se rendent pas compte qu'ils ont oublié leurs électeurs et n'ont discuté qu'avec ce que Raymond Barre appelait le microcosme.

Mais, dans la seconde oligarchie, la première place revient sans conteste aux syndicats, sur lesquels nous devons ajouter maintenant quelques remarques. Car désormais, on l'a dit, dans bien des administrations et entreprises publiques, ils constituent une véritable hiérarchie parallèle à la hiérarchie légale. [je l’ai vécu à EDF]

Le cas de l'Éducation nationale

Il est bien connu que c'est le cas dans l'Éducation nationale, où il serait d'ailleurs plus juste de dire qu'ils sont l'unique hiérarchie qui gère le système, puisque la plupart des fonctionnaires du ministère qui, en principe, le co-gèrent avec eux sont eux-mêmes des syndicalistes obéissant pour l'essentiel aux mots d'ordre et à l'idéologie de leur organisation.

Le ministre et son cabinet, seuls représentants légitimes du peuple que l'on dit souverain, n'ont, par eux-mêmes, pratiquement aucun pouvoir (même et surtout pas sur l'« intendance »). Mais c'est là un cas extrême, qui exigerait une analyse spécifique. On sait que le système éducatif a été depuis le début du XXème siècle le principal enjeu stratégique de la gauche, qui a consacré toute son énergie à l'investissement complet de ce terrain et y est parvenue.

Une situation de cogestion existe aussi dans les autres ministères, en particulier au ministère des Finances où ce sont les syndicats qui fixent en grande partie la doctrine de l'impôt.

Elle existe encore dans les grandes entreprises publiques, EDF, SNCF, RATP, Air France, etc., dans la plupart desquelles la CGT, SUD ou FO partagent le pouvoir à part égale avec les directions nommées. Enfin, les syndicats gèrent en direct l'immense secteur de la protection sociale, lequel brasse plus de la moitié de l'argent public et plus du quart du PIB.

Ce statut des syndicats dans la vie politique française est étrange à plus d'un titre. Il est plus officieux et coutumier qu'officiel et légal.

Le rôle des syndicats n'a jamais été véritable-ment inscrit noir sur blanc dans les droits privé et public. Il n'a évidemment pas pu être inscrit dans la Constitution que les décisions du gouvernement et du Parlement représentant le peuple ne sont exécutoires que si et quand elles ont trouvé grâce aux yeux de ces groupes privés et minoritaires que sont les syndicats : ç'aurait été reconnaître que la France n'est plus une démocratie.

De même, les méthodes délictueuses employées par les syndicats et les associations activistes n'ont jamais été légalisées. Par exemple, le droit de grève continue à consister seulement en la faculté qu'ont des salariés de cesser le travail sans que leur contrat de travail soit juridiquement caduc. Mais la loi n'a jamais autorisé les « piquets de grève », encore moins les occupations d'usines, séquestrations de cadres, blocages de voies de communication, etc.

Tout cela est seulement coutumier. De même encore, le système de protection sociale est largement en marge de la légalité, puisque les organismes de protection sociale, cogérés par les organisations syndicales, demeurent des associations de droit privé (« associations loi de 1901 »), alors qu'elles jouissent de prérogatives de puissance publique. Les conflits des particuliers avec ces organismes ne sont pas tranchés par les tribunaux de l'État, ordinaires ou administratifs, mais on a créé, pour les régler, des juridictions ad hoc (les « Tribunaux des Affaires de Sécurité Sociale ») où les syndicalistes sont juge et partie, sans possibilité d'appel. Cette situation exorbitante du droit commun est à la fois connue des spécialistes et jamais discutée dans l'espace public.

Cela s'explique aisément. Tous ces aspects de la situation des syndicats sont le fruit d'arrangements informels entre l'exécutif et les groupes de pression, conclus dans le secret des ministères et des bureaux pour dénouer ou prévenir les conflits sociaux. Ils sanctionnent un rapport de forces. Si l'on avait voulu inscrire dans le droit les pouvoirs ainsi concédés aux syndicats, il aurait fallu mettre en oeuvre des procédures publiques où l'on aurait dû fournir des justifications scientifiques et morales de ces pouvoirs. On aurait été bien en peine d'en trouver.

Aussi bien n'a-t-il jamais été question de risquer cette épreuve de vérité. Et de même qu'une ligne de front, dans une guerre, s'établit là où la bataille a conduit empiriquement les armées, de même, la frontière des pouvoirs respectifs de l'État légal et des « partenaires sociaux » s'est établie là où les luttes sociales et les renoncements successifs des gouvernements l'ont portée en pratique. Il est clair que, dans ces arrangements, aucune logique démocratique, aucune logique juridique n'ont prévalu.

Il est toutefois une logique déchiffrable de ces arrangements. C'est qu'ils ont permis aux deux composantes de l'oligarchie de se partager les dépouilles d'une société civile qui n'était représentée ni dans l'État légal ni dans la rue.

La croissance indéfinie du secteur public

Observons à présent, en effet, que toutes les composantes de l'oligarchie ont pour point commun de vivre d'argent public. C'est évident pour les fonctionnaires. Ce ne l'est pas moins pour les syndicats et pour les associations subventionnées. Ces catégories ayant

1) un intérêt permanent à augmenter les prélèvements obligatoires

2) le pouvoir de le faire sans limites et sans se heurter à des contre-pouvoirs,

elles... l'ont fait.

Ceci s'est produit en particulier depuis que les socialistes gouvernent la France. Selon l'idéologie socialiste, le salariat de droit privé est, en tant que tel, une situation d'exploitation et la forme normale d'emploi est la fonction publique.[j’en rigole encore] Les réticences idéologiques à un accroissement du poids de l'État n'existant plus dans les gouvernements postérieurs à 1981 comme elles avaient existé sous les gouvernements antérieurs, toutes les composantes de l'oligarchie se retrouvèrent sur la même longueur d'ondes. Elles furent tacitement d'accord pour accroître tentaculairement l'État et le poids des prélèvements obligatoires, unanimes à faire la sourde oreille aux analyses économiques démontrant le caractère absurde et suicidaire d'une telle politique. Les socialo-communistes s'aperçurent à cette occasion que les institutions de la Vème République leur conféraient à peu près tous les pouvoirs souhaitables ; ils purent exploiter à fond les virtualités d'étatisme présentes dès le début dans ces institutions -qu'ils s'abstinrent donc désormais de critiquer.

Le résultat est inscrit dans les statistiques. Les dépenses publiques, les prélèvements obligatoires, le nombre de personnes vivant d'argent public n'ont cessé de croître depuis 1981. À la fois, c'est en France que ces chiffres ont le plus augmenté de 1970 à 2004 et c'est en France qu'ils sont les plus élevés par comparaison avec les autres pays de l'Union européenne et de l'OCDE.

Le tableau ci-dessous montre la part des dépenses publiques dans le PIB en 2000 dans les principaux pays de l'UE (en pourcentages)

Allemagne 42,9
Belgique 47
France 51,4
Italie 44,4
Pays-Bas 41,5
Royaume-Uni 39,2
Total UE 44,2

Ces chiffres traduisent l'augmentation du poids du secteur public et des autres catégories vivant d'argent public dans la population active. En 1998, on comptait, sur une population active d'environ 26 millions, 6,5 millions de personnes employées directement par des administrations et entreprises publiques. À quoi il faut ajouter les employés des organismes de protection sociale, qui vivent, eux aussi, d'un argent prélevé par la coercition, bien que, juridiquement, ils ne soient pas fonctionnaires. Quant aux permanents syndicaux, aux salariés des associations subventionnées, à ceux du secteur de l'« économie sociale », toutes ces catégories vivent elles aussi principalement d'argent public.

Au total, et compte tenu du fait que ces chiffres ont encore augmenté depuis 1998, il semble qu'entre un quart et un tiers de la population active française vive aujourd'hui des prélèvements obligatoires.

Cette augmentation considérable du poids de l'État en France en si peu de temps a sans doute plusieurs causes. Mais, parmi elles, il est clair qu'arrive en première ligne la structure doublement oligarchique du pouvoir que je viens de décrire. La situation actuelle de la fonction publique dans le pays résulte en effet d'une accumulation de décisions budgétaires, réglementaires ou législatives qui ont été prises au long des trois dernières décennies. Si toutes sont allées dans le même sens, c'est que toutes ont été prises par le même type de décideurs, à savoir les membres des deux oligarchies.

Il est d'ailleurs amusant de voir comment, dans les documents publics, on habille la chose. On s'étonne, en langage pseudo-économique, de la « rigidité à la baisse » des prélèvements obligatoires, comme s'il s'agissait d'une fatalité, d'une loi objective de l'économie, alors qu'il s'agit de l'effet cumulé des propensions idéologiques et des intérêts corporatifs qui ont déterminé les choix des décideurs. Si ces propensions et ces intérêts étaient autres, on observerait bien plutôt une « rigidité à la hausse », comme aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Japon. Le fait que, dans de nombreux pays étrangers où n'existe pas le même condominium, on ait pu, ces dernières années, sans difficultés notables, décider puis faire passer dans les faits une baisse sensible de ces mêmes prélèvements montre bien a contrario la singularité de la situation française.

Allons plus loin et essayons d'analyser la modification d'ensemble de la société qui a finalement résulté, sous la Vème République, de l'existence d'un déficit démocratique structurel dans les institutions.

On peut dire qu'il y a eu, au total, un transfert forcé de richesses du secteur privé au secteur public. Bien que ceci ait été fait au nom de la justice sociale, qui consiste en principe à prendre l'argent des « riches pour le donner aux « pauvres », le transfert de richesses qui a réellement eu lieu en France pendant ces décennies n'a pas été un transfert vertical de la «France d'en haut » à la « France d'en bas », mais un transfert horizontal allant des classes moyennes du secteur privé non syndiqué aux classes moyennes du secteur public syndiqué.

Ceci ne va à aucun égard dans le sens de la justice sociale. Il s'agit en réalité d'une spoliation, d'une prédation, d'un vol, et même d’un « d'un vol à mains armées », puisqu'un camp respecte le droit alors que l'autre emploie la force. A été créée une situation d'exploitation où certains bénéficient du travail des autres sans leur rendre un service équivalent.

La Vème République pourra se vanter d'avoir inventé une nouvelle forme d'exploitation de l'homme par l'homme et de confiscation de la plus-value.

Si Marx revenait sur terre, il parlerait même de l'émergence d'une nouvelle classe dominante, à savoir le condominium fonctionnaires-syndicats, et d'une nouvelle classe dominée, à savoir le secteur privé et la société civile.

Si l'on en croit les données rassemblées par Jacques Marseille ou par Michel Drancourt et Michel Brulé, la nouvelle classe dominante, comme celle de l'Ancien Régime, bénéficie en effet de véritables privilèges : salaires supérieurs à ceux du privé (sauf pour les plus hauts postes), retraites obtenues plus tôt, à meilleur taux, avec moins d'annuités de travail, garantie de l'emploi, temps de travail inférieur, etc., et (en conséquence) durée moyenne de vie supérieure à celle du reste de la population [il y a plus de 8 ans de différence d’espérance de vie à l’âge de 50 ans entre un ouvrier du privé et un cadre du public. C’est un scandale permanent que la gauche soit passée de la défense des ouvriers à la défense des fonctionnaires. Qu’on ne s’étonne pas ensuite que ceux-là votent FN, tout s’explique, il n’y a pas de mystère. Qu’on nous présente le « service public », c’est-à-dire en réalité les fonctionnaires, comme étant en danger serait à hurler de rire, si je ne me souvenais pas du smicard d’une PME, avec ses 40 ans de cotisations retraite, son emploi pas trop assuré, ses RTT inexistants et ses conditions de travail couci-couça, obligé de prendre une demi-journée de congé pour aller faire de la paperasse à la sécu qui ferme tôt]

Les agents d'EDF, de la SNCF, de la RATP, de la Banque de France, etc., ont aujourd'hui des revenus et autres avantages très supérieurs à ce qu'ils seraient si ces agents rendaient le même service sur un libre marché où ils seraient rémunérés selon la valeur marginale que le consommateur entend volontairement consentir à ce service ; ou, si l'on préfère, ils offrent, en échange d'un revenu donné, sensiblement moins de travail que celui qu'ils devraient offrir si l'échange était contractuel.

Le différentiel tient à l'usage de la force. D'abord leurs propres violences en tant que groupes de pression syndiqués et organisés usant de moyens illégaux. Ensuite la force coercitive d'un État qui fait la paix avec les syndicalistes aux dépens des contribuables et en méprisant l'opinion des citoyens.

Nous ne sommes pas ici dans le cadre du droit et de la règle, mais dans celui des voies de fait, et donc de ce qu'on pourrait appeler une « guerre civile froide ».

La situation, bien loin d'être « progressiste », est similaire aux situations de prédation qu'a connues l'Histoire avant que fût inventé l'Etat de droit démocratique et libéral.

Notre secteur public est, par rapport à notre secteur privé, à peu près dans la situation des guerriers touaregs rançonnant les pacifiques caravanes du désert, ou des Gengis Khan, Tamerlan et autres Turcs soumettant au tribut les populations conquises.

Je redis qu'aucune idéologie, aucune conception de la « justice sociale » ne justifient la logique de prédation qui s'est mise en place. [et moi, je redis que les socialistes trahissent leur histoire]

Ce n'est pas étonnant, puisque, de toute façon, aucune idée n'a organisé ce processus. Nous avons voulu montrer dans ces pages que celui-ci est le fruit d'un gigantesque « effet pervers sociologique », le développement historique de ce qui était présent en germe dans les institutions antidémocratiques de la Vème République.

04 septembre 2006

Rentrée des classes


Sarko sur TF1 dimanche, Ségolène sur France Inter lundi, clôture de toutes les universités d'été (quel nom ridicule !) du PS à l'UMP en passant par les Verts, l'UDF, le FN, le MEDEF et même "Rénover Maintenant", la rentrée politique est bel et bien engagée et je reprends moi aussi mes quartiers d'automne, le coeur lourd, le pas un peu pesant mais l'ambition intacte de témoigner sur ce Blog des petits et grands moments de la vie politique qui vont animer cette campagne présidentielle 2007.

Je voudrais cependant commencer par partager avec vous quelques souvenirs de vacances qui auront marqué mon été, à savoir :

- l'excellente critique du pavé estival de Nicolas Sarkozy ("Témoignage") par Philippe Besson dans Marianne, livre dont il souligne sans peine la terrible vacuité et le narcissisme omniprésent. Je ne résiste d'ailleurs pas à vous citer la conclusion de son article : "Nicolas conclut qu'il croit au "destin" de la France : "Je lui imagine un avenir à la hauteur de son histoire." Il ne faudrait pas que Sarkozy ait, lui, une histoire à l'avenir de sa hauteur"... C'est un peu facile mais ça m'a bien fait rire !

- le vide sidéral des déclarations de Ségolène Royal sur la Corse ("Je ne suis pas là pour parler de ce qui ne va pas") et la crise du Proche-Orient (que même Libération n'a pu qualifier que de "parler-pauvre").

- un inoubliable article sur Nicolas et Cécilia dans Gala (c'est bien une lecture de vacances ça non ?) intitulé "L'été de la réconciliation" où l'on apprend médusé que ce qui manquait le plus à Cécilia lors de son exil momentanné à New-York, c'était les potes de son mari, Jean-Marie Bigard, Didier Barbelivien, Jean Reno et Christian Clavier en tête. Dis-moi qui tu fréquentes...

- la fraude électorale à grande échelle et la manipulation des urnes lors des élections de renouvellement de la Direction d'Attac (Jacques Nikonoff a démissionné depuis) qui démontre que l'altermondialisme ne lave malheureusement pas plus blanc que les autres lessiveuses politiques (on parlait pourtant bien d' "éthique" non ?)

- mais surtout, surtout, enfin des photos des jambes de Ségolène sur une plage de la Côte d'Azur (mon obsession à ce sujet a été bien servie par VSD, Voici et autres Closer cet été !!!)

De quoi bien augurer des quelques mois qui nous séparent encore de l'élection fatitique et qui verront successivement (je ne sais plus vraiment dans quel ordre d'ailleurs) Ségolène sur France 2, Sarko sur Canal+, Ségolène sur TF1, Sarko dans Paris Match, Ségolène sur France Inter, Sarko sur Europe, Ségolène dans le Monde, Sarko sur TF1, Ségolène dans VSD, Sarko dans Femme Actuelle, Ségolène dans Men's Health, Sarko sur TF1, Ségolène sur Radio Courtoisie, Sarko dans le métro, Ségolène à Cuba, etc. etc. etc.

 
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